Témoignage
Extrait du « Petit vocabulaire intime à l’usage des endeuillés du monde »
Dans une de mes vies d’avant et durant plus d’une décennie, j’ai collaboré activement à une machinerie dont j’étais l’un des nombreux rouages.
L’histoire se passait dans les cabarets, à Pigalle, et bien qu’actrice du complot, l’entreprise ne laissait pas de me stupéfier, voire – oserais-je le reconnaître – de m’émerveiller. Et je n’étais nullement la seule : « Ce n’est pas possible. Les ficelles sont trop grosses, le mensonge est trop évident, ils vont nous rire au nez : ça ne peut pas marcher ». Eh bien, figurez-vous que si. L’entreprise fonctionnait ; superbe.
C’était grotesque. Énorme. Débile. Aussi outré qu’inconcevable tant cela suintait la médiocrité. Et pourtant, chaque jour, un nombre invraisemblable de proies tombait dans le piège que nous avions tissé et nous les emmenions exactement à l’endroit où nous avions prévu de les emmener. Tous. Les « bâmés » comme on les appelait dans notre jargon, c’est à dire les plus naïfs, comme les autres : ceux qui se montraient dubitatifs quant au narratif que nous leur fournissions. Ceux à qui on ne la faisait pas. Ceux qui n’ignoraient pas le piège mais qui pensaient pouvoir le déjouer et qui, toujours, le minimisaient. Les violents. Les doux. Les gros bras.
Et lorsque in fine venait le moment de l’addition – qui bien-sûr était fausse comme le reste -, ils payaient.
Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que celle-ci était tout aussi invraisemblable et démesurée, eu égard à la pitoyabilité du lieu et de la prestation de chacun des acteurs, et que la raison échouait à lui trouver un autre motif que son authenticité. Et cela d’autant plus que nous les menacions en dernier recours d’appeler les ‘représentants de l’ordre’ qui, comme on peut s’en douter, faisaient eux-aussi partie – à leur manière – de l’entreprise.
Oui, ils payaient parce que c’était la loi. Ils payaient parce qu’ils étaient terrorisés. Et ils payaient parce qu’ils se sentaient coupables d’avoir désiré ce que nous leur promettions, voire d’être venus nous braver en osant mettre les pieds dans ce qui – ils s’en rendaient compte – était notre quartier. Certains même, addicts à la manœuvre, revenaient. Peut-être pour la vérifier. Ou pour s’assurer qu’ils n’avaient rien raté. Ainsi reprenaient-ils une dose, une deuxième, une troisième qui les laissaient chaque fois aussi frustrés que stupéfiés.
Ils payaient parce que c’était la suite logique à l’histoire que nous avions spécialement imaginé pour eux.
Quelques rares fois, il arrivait quand même que certains se rebellent. Qu’un maître d’hôtel se fasse assommer à coup de bouteille de méchant mousseux. Que des coups de feu retentissent ou qu’un mitraillage survienne… auquel cas le cabaret fermait le temps de se faire oublier avant de rouvrir sous un autre nom tout aussi trompeur… avec quelques-uns des survivants de l’équipe parmi les moins superstitieux.
Ce que dit cette histoire, c’est qu’il faut bien garder à l’esprit que non seulement rien ne se fait sans notre consentement et que ceux qui ourdissent des plans peuvent eux aussi en conséquence être sujet au doute tout simplement parce qu’un consentement nécessite d’être renouvelé et qu’il est toujours possible de se désengager.
Ce qu’elle nous rappelle également, c’est qu’il ne faut jamais se rendre là où nous sommes attendus par des êtres de mauvaise volonté.




































